ANALYSE | 16 octobre 2026

La guerre avec l’Iran et les perturbations autour du détroit d’Ormuz ont mis les marchés mondiaux de l’énergie sous pression. Dans le même temps, le président américain Donald Trump rend l’Ukraine en partie responsable des prix élevés des carburants et conclut un accord sur des livraisons supplémentaires de diesel russe. Les données disponibles invitent toutefois à placer les priorités ailleurs : la sécurité des voies maritimes, le rétablissement de flux d’approvisionnement fiables et l’apaisement du conflit sont déterminants. Un accord sur le diesel russe peut atténuer certaines pénuries, mais ne peut pas supprimer les causes structurelles de la crise.

1. Le principal moteur des prix : guerre, logistique et primes de risque

Les prix du pétrole ne dépendent pas uniquement des volumes extraits. La disponibilité du brut et des produits raffinés, les capacités de transport, les primes d’assurance, les stocks et les anticipations des acteurs du marché jouent également un rôle décisif. Le détroit d’Ormuz est l’une des principales artères énergétiques du monde. Des perturbations peuvent à la fois réduire les volumes livrés, imposer des détours et accroître le coût des pétroliers et de leur assurance.

Le 14 octobre 2026, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a indiqué que le prix de référence physique North Sea Dated avait augmenté de 26,17 dollars américains par rapport au mois précédent, pour atteindre une moyenne de 116,89 dollars le baril en septembre. Au moment de la rédaction du rapport, il se situait autour de 134 dollars. L’AIE attribuait cette hausse au regain des tensions au Moyen-Orient, aux interruptions des livraisons et à la forte progression des frais de fret.

North Sea Dated : 90,72 dollars en août (calcul), 116,89 dollars en moyenne en septembre et environ 134 dollars à la rédaction du rapport.
North Sea Dated : 90,72 dollars en août (calcul), 116,89 dollars en moyenne en septembre et environ 134 dollars à la rédaction du rapport.

Source : AIE, Oil Market Report – October 2026. La valeur d’août est calculée en soustrayant la hausse mensuelle à la moyenne de septembre ; les 134 dollars correspondent au cours au moment de la rédaction du rapport, et non à une moyenne mensuelle.

2. Ce que les données révèlent sur le marché du diesel

Selon l’AIE, les exportations mondiales de diesel et de gazole étaient, en septembre 2026, inférieures d’environ 700 000 barils par jour à leur niveau d’un an auparavant. Les pertes de livraisons en provenance de Russie et du Moyen-Orient totalisaient quelque 1,3 million de barils par jour et n’ont été que partiellement compensées par des volumes supplémentaires d’autres régions. Parallèlement, les stocks mondiaux de pétrole observés à la fin de septembre étaient inférieurs de 509 millions de barils à leur niveau de fin février.

Septembre 2026, variation annuelle : baisse mondiale des exportations de diesel et de gazole de 0,7 million de barils par jour ; pertes en Russie et au Moyen-Orient de 1,3 million. Indicateurs non additionnables.
Septembre 2026, variation annuelle : baisse mondiale des exportations de diesel et de gazole de 0,7 million de barils par jour ; pertes en Russie et au Moyen-Orient de 1,3 million. Indicateurs non additionnables.

Source : AIE, Oil Market Report – October 2026. Les barres représentent des indicateurs différents, qui ne doivent pas être additionnés : la variation annuelle des exportations mondiales de diesel et de gazole, et les pertes en provenance de Russie et du Moyen-Orient.

Ces chiffres décrivent un choc d’approvisionnement de grande ampleur. Ils ne prouvent pas qu’un seul acteur soit à l’origine de l’ensemble du mouvement des prix. Ils montrent plutôt que les interruptions de livraisons, la faiblesse des stocks et les coûts de transport élevés se conjuguent.

3. L’Ukraine : accusation politique et ordre de grandeur réel

Le 5 octobre, Trump a affirmé que la hausse des prix n’était plus principalement imputable au détroit d’Ormuz, mais aux raffineries russes endommagées et aux capacités de raffinage fermées dans les Etats américains gouvernés par les démocrates. Reuters a rapporté que ces propos intervenaient dans le contexte de l’envolée des prix déclenchée par la guerre avec l’Iran.

Les attaques contre les raffineries russes peuvent affecter le raffinage en Russie et l’approvisionnement en diesel ; cet effet n’est pas nul. Cela ne signifie cependant pas que l’Ukraine détermine de manière prépondérante les prix mondiaux des carburants ou explique le choc énergétique dans son ensemble. L’AIE décrit parallèlement de vastes perturbations au Moyen-Orient, des stocks en baisse et des frais de fret exceptionnellement élevés. Le facteur ukrainien constitue donc une partie limitée du tableau d’ensemble au regard de ces causes mondiales.

Affirmer que l’influence de l’Ukraine se situe exactement dans la marge d’erreur statistique ne serait pas étayé sans un modèle économétrique spécifique. La conclusion la plus solide est la suivante : les données disponibles ne soutiennent pas l’idée que les attaques ukrainiennes soient la cause principale de la hausse mondiale des prix. En désignant publiquement un coupable, Trump détourne l’attention de la question centrale : comment stabiliser à nouveau les flux d’approvisionnement perturbés par le conflit au Moyen-Orient ?

4. Pourquoi l’accord avec la Russie n’est pas une solution structurelle

Le 9 octobre, Trump a annoncé un accord avec Vladimir Poutine sur des livraisons supplémentaires de diesel russe. Reuters a rapporté que cette annonce intervenait dans une période de prix élevés des carburants aux Etats-Unis et à l’approche des élections de mi-mandat prévues le 3 novembre. Trump a justifié l’accord par l’objectif de faire baisser les prix ; dans le même temps, des élus des deux partis ont critiqué l’assouplissement des restrictions sur les importations d’énergie russe.

Le calendrier révèle l’avantage politique intérieur de cet accord : le gouvernement peut présenter une mesure concrète avant le scrutin. Cela ne suffit pas à prouver que la campagne électorale en était l’unique motivation. Sur le plan économique, son effet reste toutefois limité. Des volumes supplémentaires peuvent soulager certains acheteurs, mais ils ne rouvrent pas le détroit d’Ormuz, ne réduisent pas automatiquement les frais d’assurance et ne reconstituent pas immédiatement les stocks mondiaux.

A cela s’ajoute la capacité de raffinage : une autorisation d’exportation ne signifie pas une production supplémentaire. Le 15 octobre, Reuters a rapporté que la Russie avait repris ses exportations de diesel ; les livraisons effectives et leur ampleur restent déterminantes. L’accord peut ainsi apporter un complément limité à l’offre, mais ne remplace pas la stabilisation de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement.

5. Ce qui pourrait réellement stabiliser les prix

Premièrement : une désescalade dans le golfe Persique

Un apaisement durable du conflit réduirait le risque de nouvelles attaques contre les installations énergétiques et les navires. Si le trafic maritime devenait plus fiable, les frais d’assurance et de fret pourraient diminuer, tout comme les primes de risque géopolitique. Ce serait le moyen le plus direct de réduire les contraintes exceptionnelles qui pèsent sur le marché. Un retour immédiat aux anciens niveaux de prix ne serait toutefois pas garanti.

Deuxièmement : des itinéraires de contournement et des voies de transport alternatives

L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis disposent d’oléoducs permettant de détourner une partie des flux pétroliers vers des ports situés hors du détroit d’Ormuz. Selon l’AIE, la reprise des flux dans l’oléoduc Est-Ouest a fait progresser l’ensemble des exportations par les voies de contournement de 970 000 barils par jour en septembre, à 5,6 millions de barils par jour. Ces routes peuvent réduire la dépendance au goulet d’étranglement, mais restent limitées par les capacités, les infrastructures portuaires et la situation sécuritaire.

Troisièmement : rétablir l’offre et reconstituer les stocks

La stabilité des prix suppose que le brut et les produits raffinés puissent être produits, transportés et stockés de manière fiable. L’AIE a indiqué que les exportations pétrolières des producteurs du Golfe avaient atteint 13,9 millions de barils par jour en septembre, soit plus de 75 % du niveau d’avant-guerre. Selon l’agence, la reprise reste toutefois fragile tant que les installations énergétiques et le trafic des pétroliers subissent de nouvelles attaques.

6. Le coût politique d’une stratégie déstabilisatrice

Les prix élevés de l’énergie affectent les ménages et les entreprises dans le monde entier : le carburant, les transports et la production deviennent plus chers, accentuant la pression sur les prix à la consommation et les revenus réels. L’AIE avertit que les tensions sur le marché du diesel pourraient se prolonger bien au-delà du début de 2027.

Le gouvernement américain se trouve face à une contradiction : l’escalade militaire et les risques qu’elle fait peser sur les flux énergétiques contribuent à l’incertitude, tandis que le gouvernement tente ensuite d’en combattre les conséquences en désignant des responsables politiques et en concluant un accord limité avec la Russie. La combinaison de l’escalade, de messages changeants et de mesures ponctuelles à court terme complique le rétablissement de la confiance et de la prévisibilité sur les marchés de l’énergie. En ce sens, les décisions et la communication de l’administration Trump ont un effet déstabilisateur tant qu’elles ne contribuent pas à une désescalade durable et à des conditions d’approvisionnement fiables.

Conclusion : Moscou n’est pas le sauveur, la stabilité passe par des routes d’approvisionnement sûres

La crise mondiale des carburants ne peut être réduite à l’Ukraine ni résolue par un seul accord avec la Russie. Les données renvoient à un choc de grande ampleur : conséquences du conflit au Moyen-Orient, flux d’approvisionnement restreints, faibles stocks et coûts de transport exceptionnels. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes peuvent influencer certains marchés, mais n’expliquent pas l’ampleur de cette perturbation mondiale.

Une stabilisation durable dépend avant tout de deux évolutions : une désescalade dans le golfe Persique et la capacité des Etats du Golfe à exporter du pétrole par d’autres itinéraires pour approvisionner à nouveau le marché de manière fiable. A cela doivent s’ajouter le rétablissement des capacités de raffinage et la reconstitution des stocks. Ces processus peuvent atténuer la pression sur les prix ; le moment et l’ampleur d’une baisse dépendent cependant de la situation sécuritaire et de l’évolution effective de l’offre et de la demande.

L’accord sur le diesel russe peut atténuer certaines pénuries, mais ne constitue pas une issue structurelle. Son utilité politique pour Trump avant les élections de mi-mandat est plus visible qu’un effet durable sur les prix à la consommation dans le monde. Au bout du compte, les ménages et les entreprises supportent le coût de l’incertitude géopolitique. Tant que les causes de la crise ne sont pas traitées, les promesses d’une baisse rapide des prix restent efficaces politiquement, mais limitées économiquement.

Note de la rédaction : les graphiques reposent sur les indicateurs de l’AIE cités. Ils présentent des indicateurs de marché, et non une décomposition quantitative de la hausse des prix par pays. L’image d’ouverture est une illustration symbolique générée par IA. Les cours et les volumes se rapportent aux dates précisées dans le texte ; les valeurs du rapport ne sont pas des cotations en temps réel.