Note de la rédaction : ce texte est un commentaire analytique. L’hypothèse selon laquelle Trump aurait été recruté par le KGB ou serait dirigé par les services russes n’est pas étayée publiquement. Le texte distingue les faits, les appréciations politiques et les considérations hypothétiques.
Chères lectrices, chers lecteurs,
Notre rédaction a longtemps débattu de la question de savoir s’il fallait écrire cet article. Une fois le premier projet achevé, une autre question s’est posée : fallait-il publier un texte abordant un sujet aussi sensible et soulevant une question qui, jusqu’à récemment, aurait pu ressembler à une théorie du complot ?
Nous sommes conscients de la gravité du sujet. L’accusation selon laquelle le président des États-Unis entretiendrait des liens avec un service de renseignement étranger ne justifie pas un titre sensationnaliste. Elle exige des preuves solides. Nous ne présenterons pas comme un fait établi ce qui n’a pas été démontré.
Mais la question comporte un autre aspect. Nous vivons à une époque où les événements internationaux se succèdent en cascade : une crise en entraîne une autre. En quelques jours, des décisions et des déclarations venues de Washington peuvent modifier la situation de l’Ukraine, influer sur la sécurité de l’Europe, mettre en doute la fiabilité des alliances transatlantiques et faire évoluer les calculs stratégiques du Kremlin.
Donald Trump est au centre de nombreuses évolutions de ce type. Ses décisions et ses déclarations publiques s’écartent souvent nettement des approches des administrations américaines précédentes ; leurs conséquences ne correspondent pas toujours aux objectifs annoncés.
En tant que média d’analyse, nous ne devons ni ignorer les événements ni remplacer l’analyse par la spéculation. Notre tâche consiste à poser des questions dérangeantes, à comparer les faits, à examiner les conséquences et à ne pas écarter d’éventuelles tendances uniquement parce que leur discussion paraît audacieuse.
Nous proposons donc à nos lecteurs une expérience de pensée : supposons un instant que la thèse de l’« agent Krasnov » soit vraie. Quels résultats le service de renseignement soviétique, puis russe, aurait-il pu attendre d’un homme placé à la tête des États-Unis ?
Une Ukraine affaiblie ? Des divisions entre les États-Unis et leurs alliés européens ? Moins de pression sur Moscou ? Une confiance ébranlée dans l’OTAN ? Des conflits entre Washington, le Canada et d’autres partenaires, qui mobilisent l’attention et les ressources ?
Mettons ensuite l’hypothèse de côté et examinons les événements. Lesquelles de ces conséquences se sont réellement produites ? Quelles décisions du président américain ont objectivement profité au Kremlin ? Où se trouvent les faits établis, où commencent les interprétations politiques et quelles questions restent ouvertes ?
La politique de Trump peut peut-être s’expliquer par une approche transactionnelle, la recherche d’accords rapides, des calculs de politique intérieure ou des erreurs d’appréciation stratégique. Mais si les conséquences de ses décisions profitent à Moscou, énumérer des explications possibles ne suffit pas. Il faut examiner les décisions elles-mêmes et le prix que l’Ukraine, l’Europe et les États-Unis en paient.
Nous ne demandons pas à nos lecteurs d’accepter d’emblée la thèse d’un agent russe. Nous proposons de la confronter aux actes connus du public, de la comparer à d’autres explications et de déterminer ce que les faits permettent réellement d’affirmer. En politique internationale, les intentions restent souvent cachées ; les conséquences des décisions peuvent plus souvent être analysées. C’est par elles que nous commencerons.
1. Donald Trump : empire commercial, crises financières et piste de Moscou
Pour comprendre pourquoi les relations de Trump avec la Russie suscitent des questions depuis des décennies, il est utile de revenir sur sa carrière dans les affaires, bien avant son accession à la présidence. Trump a cultivé l’image publique d’un entrepreneur prospère et d’un négociateur habile. L’histoire de ses entreprises était toutefois plus complexe.
Au début des années 1990, plusieurs de ses entreprises ont connu de graves difficultés financières. Le casino Trump Taj Mahal, à Atlantic City, a fait l’objet en 1991 d’une procédure de faillite destinée à restructurer sa dette. En 1992, d’autres entreprises liées à Trump ont suivi, dont le Plaza Hotel. Des sociétés de son entourage ont ensuite recouru à nouveau aux procédures prévues au chapitre 11 du droit américain des faillites, en 2004 et en 2009.
Selon la méthode de décompte, on parle de quatre ou de six faillites d’entreprises. La précision est importante : il s’agissait d’entreprises et de la restructuration de leurs dettes, et non d’une faillite personnelle de Trump. Ces épisodes ne prouvent à eux seuls ni un crime ni des liens avec des services russes. Ils montrent toutefois le contexte dans lequel les besoins élevés de financement, les projets ambitieux et les relations commerciales internationales jouaient un rôle.
Moscou, 1987 : prospection commerciale ou occasion pour le KGB ?
En juillet 1987, Donald Trump s’est rendu en Union soviétique avec son épouse de l’époque, Ivana. Selon des récits publiés, l’intérêt pour ce voyage aurait suivi des contacts avec l’ambassadeur soviétique aux États-Unis, Iouri Doubinine. Trump a étudié la possibilité de réaliser un projet hôtelier à Moscou ; celui-ci n’a jamais abouti.
Pour les dirigeants soviétiques, de tels contacts avaient une valeur économique et politique. Pendant la perestroïka, Moscou cherchait à attirer des investissements occidentaux et à nouer des relations avec des entrepreneurs étrangers. Parallèlement, des contacts influents à l’étranger pouvaient également intéresser le KGB. Cette possibilité générale ne signifie toutefois pas qu’un entrepreneur en particulier ait été recruté.
En 2025, Alnur Moussayev, ancien chef du Comité de sécurité nationale du Kazakhstan, a affirmé publiquement que le KGB avait recruté Trump lors de son voyage à Moscou et lui avait attribué le nom de code « Krasnov ». Il n’a présenté aucun document accessible au public pour étayer cette affirmation. L’hypothèse d’un recrutement ne peut donc pas être considérée comme un fait établi.
Des soupçons similaires avaient déjà été évoqués. Dans son livre *American Kompromat*, le journaliste Craig Unger a examiné la possibilité que les services soviétiques se soient intéressés à Trump avant même son voyage. De telles reconstitutions reposent sur des récits de sources et des indices, qui doivent être distingués des faits établis par des documents.
La précision historique est également essentielle : le KGB de l’URSS a été dissous en 1991. Le service russe de renseignement intérieur, le FSB, a été créé dans la période post-soviétique ; il n’est pas simplement la continuation du KGB sous un autre nom. Les questions de continuité des personnes, des méthodes ou des institutions doivent être examinées séparément.
Ce qui est établi, c’est que Trump s’est rendu en Union soviétique en 1987 et y a noué des contacts commerciaux. En revanche, rien ne prouve qu’il ait été recruté sous le nom de code « Krasnov ».
Qu’est-ce qui importe le plus : un recrutement présumé ou ses conséquences réelles ?
Si le KGB avait voulu utiliser un entrepreneur américain influent à ses propres fins, ses contacts, ses ambitions financières et sa portée politique potentielle auraient pu l’intéresser. Il ne s’agit toutefois que d’un modèle hypothétique, et non d’une preuve d’un recrutement par les services soviétiques ou russes.
Au lieu de partir d’une thèse non démontrée, nous examinons donc les décisions publiques de Trump et leurs conséquences pour les États-Unis et leurs alliés. Il ne s’agit pas seulement de savoir ce qu’une personne aurait pu vouloir, mais aussi de mesurer les effets réels de ses actes.
2. L’Ukraine : pression sur la victime de l’agression et avantages stratégiques pour le Kremlin
Pour déterminer quel domaine de la politique étrangère de Trump touche le plus directement aux intérêts stratégiques de la Russie, il faut commencer par l’Ukraine. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, les relations entre Washington et Kyiv sont devenues une source majeure d’incertitude pour la sécurité européenne.
L’objectif de mettre fin à la guerre n’est pas en soi une concession à la Russie. La fin des combats pourrait servir les intérêts de l’Ukraine, des États-Unis et de l’Europe. Les questions décisives sont plutôt les conditions auxquelles la paix est recherchée, la partie qui subit l’essentiel de la pression et les moyens qui resteront pour obliger la Russie à respecter un éventuel accord.
Lorsque l’agresseur et la victime ne subissent pas la même pression
En février 2025, le différend public entre Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’est aggravé. L’affrontement est devenu le symbole du changement d’approche de Washington et a suscité l’inquiétude dans les capitales européennes. L’administration américaine a continué de pousser à une solution négociée, tandis que les questions des garanties de sécurité, des territoires et de la poursuite du soutien demeuraient ouvertes.
Le problème n’était pas que Trump parle à Vladimir Poutine. La diplomatie avec un adversaire est un instrument normal de la politique internationale. Le problème tenait à la combinaison entre la pression publique exercée sur Kyiv, l’incertitude concernant le soutien américain et les signaux d’un possible rapprochement économique avec Moscou.
En octobre 2026, Reuters a rapporté de nouvelles tensions autour de la politique américaine envers l’Ukraine, notamment des critiques des attaques ukrainiennes contre des installations énergétiques russes, des déclarations concernant les dirigeants ukrainiens et des mesures susceptibles de faciliter les livraisons russes de carburant. Avant publication, les conditions et les conséquences précises de ces démarches doivent être vérifiées dans les documents de référence concernés.
Du point de vue du Kremlin, cette combinaison peut être avantageuse à plusieurs titres : elle accroît l’incertitude sur la pérennité du soutien américain, complique la coordination entre Washington et les capitales européennes et ouvre à Moscou une perspective de négociations pendant que la guerre se poursuit. Cela ne prouve pas que les services russes aient dirigé la politique américaine. Cela montre néanmoins comment des décisions peuvent affaiblir la position de négociation de l’Ukraine lorsque la pression sur Kyiv est plus immédiate que celle exercée sur Moscou.
Aide militaire et renseignement : le prix de l’incertitude
Pour l’Ukraine, le soutien américain ne se limite ni aux armes ni à l’argent. Le renseignement, les communications par satellite, la logistique et la maintenance technique comptent également. Si la disponibilité de ces services devient incertaine ou semble soumise à des conditions politiques, la planification de la défense à long terme est plus difficile.
Pour la stratégie militaire russe, ce qui compte n’est pas seulement le volume de l’aide reçue par l’Ukraine, mais aussi la possibilité que Moscou estime cette aide susceptible d’être réduite. Si le Kremlin pense que le temps joue en sa faveur, il peut être incité à retarder les négociations et à chercher de nouveaux gains militaires.
Sanctions et énergie : contradictions entre annonces et application
La politique de sanctions donne un autre exemple de signaux contradictoires. À l’automne 2026, de nouvelles restrictions contre la Russie ont été annoncées, tandis que les médias ont également fait état d’exemptions et d’assouplissements concernant certaines opérations énergétiques russes. Avant publication, il convient de vérifier dans les décisions officielles les bases juridiques précises, les produits concernés et la durée des mesures.
Parmi les explications possibles figurent la volonté de limiter les prix de l’énergie, de protéger les intérêts économiques américains ou d’utiliser des incitations économiques dans la diplomatie. Il faut aussi déterminer si la Russie perçoit des recettes supplémentaires, si la pression sur son économie de guerre diminue et si Moscou peut s’attendre à de nouvelles concessions sans contrepartie politique importante.
La politique étrangère ne se mesure pas uniquement aux lois et aux déclarations. Il faut examiner sa mise en œuvre et les incitations qu’elle crée. Si un allègement des sanctions intervient avant des engagements vérifiables, la Russie peut en tirer un avantage économique sans changer de comportement. Si cet allègement est lié à des conditions claires et automatiquement révoqué en cas de violation, il peut faire partie d’une stratégie de négociation.
Qu’en déduire ?
Les événements décrits ne prouvent ni un recrutement de Trump par le KGB ni une direction par le FSB. Ils soulèvent cependant une question concrète : la politique de Washington crée-t-elle les conditions permettant à la Russie d’obtenir des avantages stratégiques sans devoir consentir à des concessions comparables ?
Si l’Ukraine subit davantage de pression que la Russie, si des allègements économiques interviennent avant une paix durable et si l’incertitude sur le soutien américain affaiblit la position de Kyiv, Moscou peut en profiter, quels que soient les motifs du président américain.
3. La division de l’Occident : OTAN, Europe et Canada
La pression exercée sur l’Ukraine peut affaiblir sa résistance immédiate à l’agression russe. Les conflits entre Washington, l’Europe et le Canada touchent à l’architecture plus large de la sécurité occidentale. Une action coordonnée des États-Unis, des pays européens et du Canada facilite l’aide militaire, les sanctions, la coopération en matière de renseignement et la dissuasion. Les différends, en revanche, ouvrent une marge de manœuvre au Kremlin.
OTAN : des alliés qui doutent des garanties américaines
Depuis des années, Trump réclame une hausse des dépenses de défense des membres européens de l’OTAN. Cela ne va pas automatiquement à l’encontre des intérêts de l’Alliance : des forces européennes renforcées peuvent améliorer la défense collective. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye, en juin 2025, les alliés ont convenu d’un objectif de 5 % du PIB d’ici à 2035 : 3,5 % pour la défense au sens strict et 1,5 % pour des dépenses plus largement liées à la sécurité.
Le niveau des dépenses n’est toutefois qu’une partie de la question. La fiabilité perçue des garanties politiques américaines compte tout autant. Des déclarations publiques qui minimisent le risque d’une attaque russe contre des pays de l’OTAN peuvent faire douter de la réaction de Washington en cas de crise. Elles ne signifient pas à elles seules un retrait formel de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, mais elles influencent la perception stratégique des alliés.
Pour le Kremlin, cette incertitude peut être un avantage : elle complique les décisions collectives et peut inciter certaines capitales à rechercher leurs propres arrangements avec Moscou. Il faut aussi reconnaître que les pressions de Trump ont poussé des pays européens à discuter de dépenses de défense plus élevées et d’une plus grande autonomie. La question de savoir si cela débouchera à long terme sur une défense européenne plus forte dépend de la mise en œuvre concrète.
L’Europe : alliée ou concurrente économique ?
Les menaces tarifaires et les différends commerciaux ont encore tendu les relations entre Washington et les États européens. Les gouvernements européens doivent soutenir l’Ukraine, renforcer leur défense et se préparer en même temps à d’éventuelles nouvelles restrictions commerciales américaines.
Les conflits commerciaux n’apportent pas automatiquement des gains économiques directs à la Russie. Ils peuvent néanmoins mobiliser le temps et les ressources des gouvernements, renforcer les tensions politiques au sein de l’Europe et compliquer la coordination d’une politique durable en matière de sanctions et de sécurité. L’importance stratégique tient moins à un tarif isolé qu’à l’effet cumulé de conflits répétés.
Le Canada : un conflit au sein de l’alliance occidentale
Les relations avec le Canada ont elles aussi été mises à rude épreuve par des droits de douane, des mesures de rétorsion et les propos répétés de Trump présentant le Canada comme un possible 51e État américain. Pour Ottawa, il ne s’agit pas seulement d’une provocation : ces propos soulèvent des questions de souveraineté nationale et de prévisibilité des relations avec son voisin le plus important.
Le Canada doit ainsi consacrer des ressources politiques et économiques à la défense de ses intérêts, tout en cherchant de nouveaux partenaires commerciaux et de sécurité. Cela ne signifie pas qu’il abandonne la coopération avec les États-Unis ou son soutien à l’Ukraine. Cela montre toutefois que même les alliés proches diversifient leurs relations lorsque Washington paraît moins prévisible.
Des intérêts concordants ne prouvent pas une coordination
Si les dirigeants russes cherchent à diviser l’alliance occidentale, des doutes sur les garanties américaines, des conflits avec l’Europe et le Canada ainsi qu’un affaiblissement de l’action commune envers la Russie leur seraient favorables. Cela ne signifie pas que ces conflits aient été planifiés à Moscou ou que Trump agisse sur instruction du FSB.
Les mêmes résultats peuvent découler d’une approche nationaliste du commerce, d’une volonté d’obtenir des concessions des alliés, de calculs de politique intérieure ou d’une conception transactionnelle des relations internationales. L’essentiel est d’examiner les conséquences sans attribuer de motifs non étayés.
Si les adversaires du Kremlin ne sont pas seulement affaiblis séparément, mais ont aussi de plus en plus de mal à agir ensemble, l’Europe doit prendre au sérieux cet effet stratégique.
4. Le golfe Persique : une guerre qui modifie l’équation énergétique
Le conflit avec l’Iran et les perturbations du transport maritime dans le golfe Persique ont accru l’incertitude sur les marchés de l’énergie. Les prix du pétrole et des carburants, les voies de transport et la sécurité d’approvisionnement sont donc devenus des facteurs supplémentaires de la politique européenne et américaine.
Cela concerne la Russie parce que les recettes du secteur énergétique continuent de jouer un rôle important dans son économie et son budget d’État. La hausse des prix mondiaux peut accroître ses recettes d’exportation, mais l’effet réel dépend des volumes de production, des rabais, des coûts de transport, des sanctions et de la structure des exportations.
Quand une crise énergétique joue en faveur de Moscou
La crise comporte plusieurs dimensions. Premièrement, une offre plus restreinte peut entraîner une hausse des prix et apporter des recettes supplémentaires aux exportateurs. Deuxièmement, la pression intérieure provoquée par le coût élevé des carburants peut pousser l’administration américaine à rechercher à court terme de nouvelles sources d’approvisionnement, quitte à assouplir des restrictions sur les produits russes. Troisièmement, une guerre supplémentaire absorbe des ressources diplomatiques et militaires également nécessaires en Europe et dans l’Indopacifique.
Il serait cependant erroné de considérer que tout conflit avec l’Iran profite automatiquement à la Russie. L’instabilité peut perturber les routes commerciales, augmenter les coûts logistiques et intensifier la concurrence entre les exportateurs d’énergie. L’effet dépend de la durée, de l’ampleur et de l’issue politique du conflit.
Diesel russe : mesure de marché ou concession ?
En octobre 2026, Reuters a fait état d’un accord portant sur des livraisons supplémentaires de diesel russe, dans un contexte de tension sur les marchés. Des experts doutaient que les exportations russes puissent entièrement compenser à court terme la pénurie mondiale. Pour évaluer cet accord, deux questions doivent être distinguées : Washington cherchait-il à faire baisser les prix pour les consommateurs américains ? Et Moscou pouvait-il en tirer simultanément un avantage économique ou politique ? Les deux réponses peuvent être positives.
Si les assouplissements facilitent les ventes de carburant russe, Moscou peut en tirer des recettes et recevoir le signal que Washington pourrait réévaluer les sanctions pour des raisons économiques. La question de savoir si ces avantages resteront limités et temporaires ou feront partie d’un changement durable de politique dépend des conditions précises et de leur application.
Le coût de plusieurs crises simultanées
L’Europe doit assurer en même temps son approvisionnement énergétique, sa défense et son soutien à l’Ukraine. Les États-Unis doivent répartir leur attention et leurs ressources entre plusieurs crises. La Russie peut essayer d’exploiter cette situation sur le plan diplomatique et économique. Cet avantage n’est toutefois pas garanti : il dépend de la capacité des États occidentaux à coordonner leur politique, à appliquer les sanctions de manière cohérente et à empêcher que des mesures de court terme n’apportent un allègement durable à Moscou.
5. Que révèle l’ensemble de ces décisions ?
Nous avons examiné plusieurs domaines : la pression sur l’Ukraine, les sanctions contre la Russie, l’incertitude autour de l’OTAN, les conflits avec l’Europe et le Canada, ainsi que les conséquences de la guerre au Moyen-Orient. Chaque cas a ses propres causes. Il serait erroné de les ramener tous à un seul plan secret. Il serait tout aussi erroné de ne pas examiner leurs effets cumulés.
Pour la Russie, peuvent être avantageuses les situations dans lesquelles l’Ukraine reçoit un soutien moins fiable, les sanctions sont assouplies sans concessions comparables, les alliés européens doutent des garanties américaines, les conflits commerciaux mobilisent des ressources et les crises énergétiques créent des incitations au rapprochement économique avec Moscou.
Certains de ces risques apparaissent dans des décisions précises et des déclarations publiques ; d’autres restent des conséquences possibles pour l’avenir. Il existe également des événements qui ne cadrent pas avec une vision unilatérale : les États-Unis participent toujours à des efforts diplomatiques et à des discussions sur le soutien et les garanties de sécurité pour l’Ukraine. Ces éléments contraires doivent être pris en compte.
Ces contradictions rendent justement une analyse rigoureuse nécessaire. Si Washington veut mettre fin à la guerre, il faut déterminer si sa stratégie rapproche d’une paix durable ou ne donne à la Russie qu’une pause pendant laquelle elle conserve les territoires occupés et développe encore ses capacités militaires.
Le critère décisif n’est pas seulement la manière dont le gouvernement décrit ses intentions, mais aussi les résultats vérifiables produits par sa politique.
6. Agent Krasnov ou chaos stratégique ?
Trump aurait-il pu être recruté par le KGB en 1987 ? Les preuves accessibles au public ne permettent pas d’étayer suffisamment cette affirmation. Rien ne permet non plus d’affirmer qu’il serait aujourd’hui dirigé par le FSB ou d’autres services russes.
L’absence de preuve d’un recrutement ne dispense cependant pas d’examiner les conséquences de ses décisions. Si un agent hypothétique devait affaiblir la position des États-Unis et de leurs alliés, des objectifs tels qu’une confiance ébranlée dans l’OTAN, un soutien limité à l’Ukraine, une pression réduite sur les sanctions et des conflits entre États occidentaux pourraient être pertinents.
Certaines décisions de l’administration Trump ont créé des risques dans ces domaines précis. C’est un sujet sérieux d’analyse politique et stratégique, mais cela ne prouve pas que ces décisions aient été prises sur ordre de Moscou.
Une autre explication est que Trump poursuit sa propre conception des intérêts américains : il privilégie les accords rapides, les priorités économiques et le transfert d’une plus grande partie des coûts aux alliés. Une telle approche peut promettre des avantages à court terme aux États-Unis tout en créant des avantages à long terme pour la Russie.
Pour prouver la thèse d’un recrutement, il faudrait des éléments supplémentaires : des documents, des témoignages crédibles de personnes impliquées, des communications vérifiées ou d’autres indices solides d’un lien avec les services soviétiques ou russes. La rhétorique politique, des décisions contradictoires et des intérêts concordants ne suffisent pas à eux seuls.
La question de l’« agent Krasnov » reste donc une hypothèse non prouvée. Les conséquences de la politique de Trump, en revanche, peuvent être étudiées concrètement à partir de sources publiques.
Conclusion : l’Europe a besoin d’une stratégie fondée sur les faits
La principale leçon pour l’Europe n’est pas de déclarer le président américain agent russe. Elle est de cesser de supposer que les intérêts des États-Unis et ceux de l’Europe coïncident toujours automatiquement.
L’alliance transatlantique reste un élément central de la sécurité européenne. Toutefois, la stabilité de l’Europe ne peut dépendre entièrement des préférences politiques d’un seul président américain ou de la prévisibilité d’une seule administration.
Les États européens doivent renforcer leurs capacités de défense, coordonner leur soutien à l’Ukraine, évaluer les sanctions à l’aune de leurs effets réels et gérer leurs relations avec Washington de façon à ce que les désaccords ne deviennent pas des vulnérabilités stratégiques.
Pour la Suisse, dont la tradition de politique étrangère est associée au pragmatisme, au droit international et à la diplomatie, cette tâche est particulièrement importante. Une approche rationnelle exige de ne pas substituer les soupçons aux preuves, mais aussi de ne pas ignorer les conséquences des décisions prises par les États puissants.
La question n’est pas de savoir si les Européens apprécient Trump, le considèrent comme un allié ou doutent de ses motifs. La question est de savoir s’ils peuvent protéger leur sécurité si la politique de Washington devient moins prévisible.
Si des décisions affaiblissent l’Ukraine, divisent l’OTAN ou réduisent la pression économique sur Moscou, les États européens doivent intégrer ces conséquences à leur planification, quelle que soit la justification avancée par le gouvernement américain.
Qui est donc Donald Trump : l’« agent Krasnov » ou un président dont la politique crée un désordre stratégique et profite parfois objectivement au Kremlin ? La première thèse n’est pas prouvée à ce jour. La seconde est une question qui doit être étudiée à partir de décisions concrètes, de leurs conséquences et de l’évolution des rapports de force.
C’est par une telle analyse que doit s’ouvrir un débat sérieux sur l’avenir de l’alliance occidentale, la sécurité de l’Ukraine et le rôle de l’Europe dans un nouvel ordre international.
